Leçon n° 3
Que faire avec un con au bureau ?

Quand vient la connerie de trop qui fait déborder le vase du supportable  – je fais l’hypothèse que vous êtes normalement constitué  –, vous ne pouvez que songer à vous doter d’une arme automatique pour réduire ce con en particules élémentaires. Peut-être même vous surprenez-vous à imaginer quelques stratagèmes éminemment fourbes. Vous vous jurez ainsi de mener à bien cette espèce de Blitzkrieg démoniaque et hautement sanguinaire, le genre de guet-apens gore à faire frémir d’angoisse le chevalier Bayard et à terrifier le tueur psychotique de Scream.

Apprenez à renoncer à vos fantasmes

Tout cela, évidemment, est très bien, mais  – et c’était mon hypothèse de base  –, si vous êtes normalement constitué, vous devriez assez vite reconnaître que les fatwas revanchardes et les éradications sanguinolentes, ce n’est quand même pas tout à fait votre truc. Bref, vous n’y arrivez pas ! Dans des termes choisis, je dirais que vous achoppez tel un apostat moyen. Plus précis, je pense que cela s’apparente à une forme évoluée d’apostasie à la connerie. Pas d’inquiétude cependant, à cela rien d’anormal. Après tout, il est même plutôt rassurant de prendre conscience que concocter de pures saloperies à ses collègues demande effectivement des aptitudes particulières cultivées depuis l’enfance. Cela va même plus loin. On peut dire que c’est une sorte de travail à plein temps et qu’il faut, pour y exceller, une mentalité tout à fait spécieuse et des années de pratique qui commencent au bac à sable !

Le con au bureau aujourd’hui, c’est le con au bac à sable d’hier.

De même, c’est déjà lui qui vous poussait pour pouvoir passer le premier sur l’échelle du toboggan. Le même qui passait sa vie à essayer de faire punir les autres à sa place, le même qui dénonçait ses camarades à vau-l’eau pour s’attirer les faveurs des grands. Le même qui versait la salière dans le plat à la cantine ou la mie de pain dans les carafes ! Le con, avant même d’arriver au bureau, et ce n’est pas une surprise, a déjà un casier de la connerie bien chargé. Autre détail, le con est majoritairement autodidacte et se performe tout simplement dans un milieu propice à l’épanouissement de sa connerie :

« Fils de con, dit l’un.

— Oui, papa », répond l’autre.

La relève est assurée. Une fois cela dit, la voie est tracée. Tout au long de sa vie, le con n’aura de cesse que de parfaire son innommable conne-rie jusqu’à obtenir, alors définitivement perdu au sommet de son art, son bâton de maréchal. Incidemment, c’est la raison pour laquelle l’appellation « con fini », attribuée ici et là, est souvent usurpée. Comme vous le mesurez chaque jour avec l’un ou l’autre con au bureau de votre entourage professionnel, un con au bureau a malheureusement des marges de progression insoupçonnées. Il se peut même qu’il meure parfois assez connement, c’est vous dire s’il était con.

Apprenez à privilégier des actions simples…

En vérité, je vous le dis (oui, il m’arrive aussi de me prendre pour un Autre), réjouissez-vous (exceptionnellement) de cet échec, puisqu’il faut savoir que, pour les cons au bureau, la réussite, c’est précisément l’échec et, pour être tout à fait clair, l’échec des autres. Aussi ne perdez pas bêtement votre temps et votre énergie dans l’inutile. Soyez modeste, la connerie en final c’est, comme je vous le disais, une vraie compétence ! À votre niveau  – qui, soit dit en passant, est tout autant le mien  –, il est judicieux de ne pas préjuger de vos forces, il faut commencer petit. Rappelez-vous, small is beautiful. Ainsi, plutôt que de fantasmer sur des scenarii improbables, je vous recommande de privilégier des actions simples qui s’inscrivent dans le concret. Il ne sert à rien de s’opposer frontalement à la connerie. Comme le disent nos amis chinois, fort nombreux et pas tous cons (certains, par exemple, ne sont pas communistes), vouloir changer le caractère de quelqu’un, c’est comme vouloir détourner un fleuve de ses mains. S’il ne s’agit pas de lire tout Lao-tseu  – il ne faudrait quand même pas déconner, ni de vous convertir au taoïsme, ce qui reviendrait au même  –, comme dans les arts martiaux, la sagesse recommande que vous utilisiez la force de sa connerie, plutôt que de tenter de la singer au risque de vous démoraliser.

D’un point de vue purement pratique, et pour une mise en jambes progressive, rappelez-vous par exemple que le con a horreur de la mise en lumière de sa médiocrité. C’est donc sur le terrain des luminaires que peuvent se mener vos premiers combats. C’est d’ailleurs à partir de ce constat lumineux que, après investigation poussée et recueil de multiples témoignages, je suis arrivé à cette conclusion étonnante, susceptible de faire progresser la connaissance des cons au bureau :

La lumière est l’ennemie du con !

Cette découverte  – qui, j’en conviens, ne bouleversera pas l’histoire mondiale de la connerie au bureau, apporte néanmoins une pierre à son édifice  – va pourtant un peu plus loin que ce qu’elle laisse entrevoir au premier abord. Qu’un con ne soit pas une lumière est une évidence, mais que la lumière puisse avoir le même effet sur les cons que sur les vampires est plus surprenant. Pour preuve incontestable et incontestée de ce que j’avance : l’expression « sombre con » ; CQFD !

… et des actions extrêmement concrètes

Bien que la sagesse jésuite invite dès le plus jeune âge à « être un cadavre entre les mains de ses supérieurs », cela n’a jamais empêché de faisander sa vie. Pour cela et pour plein d’autres raisons, si le con au bureau exècre les copies pour information de ses exactions à ses supérieurs, n’hésitez pas, lorsque l’occasion se présente, à vous faire ce petit plaisir en toute simplicité.

Pour lutter efficacement contre la connerie, rien de mieux, en effet, que de lui faire honneur et de mettre celle-ci sous le feu des projecteurs ! Vous transformerez ainsi votre quotidien en un perpétuel et joyeux feu d’artifice. Je peux vous certifier alors que vous verrez progressivement et avec bénéfice arriver ses coups les plus tordus avec un sourire que vous pensiez avoir définitivement perdu. Comme l’enfant qui écrit au Père Noël, vous serez tout à votre hâte de lui répondre pour assurer son rayonnement. Il va de soi que vous choisirez habilement les quelques élus qui profiteront de ses meilleures perles. Vous verrez, il se peut même que, par vent favorable, vous puissiez entendre venant des autres étages les exclamations douces de ses supérieurs découvrant grâce à vous ses méfaits : « Putain, mais c’est pas vrai d’être aussi con ! » Attention, soyez conscient qu’au début, loin d’apprécier votre facette cabotine, le vrai con au bureau viendra se plaindre ouvertement de votre façon de faire et s’offusquera de vos méthodes. Mais s’il joue la victime, alors c’est très bon signe, c’est même presque gagné, vous avez réussi à votre tour à le faire chier. Qui plus est, parce qu’il est con, il vous le dit.

Monsieur (ou madame) craint les chatouilles, les gouzis-gouzis, qu’à cela ne tienne, faites vôtre mon conseil : Remettez-en une couche !